André GIDE - Les faux-monnayeurs
1925
André Gide, ce sont les écrivains de son temps, ou ceux qui viennent ensuite, qui en parlent le mieux. Il suscitait débats et controverses. Ses œuvres à entrées multiples alimentaient la polémique. Claudel lui reprochait sa non-conversion au catholicisme. Cocteau de ne pas ressentir le malaise du vaste. Protestant il était. Bien né. Une enfance austère ballottée entre onanisme rêveur, renvoyé de l’École alsacienne en raison de ses manies masturbatoires, puis à nouveau admis pour finir entre les mains de plusieurs professeurs particuliers.
Ses amis se nomment Pierre Louÿs et Roger Martin du Gard. Schopenhauer le guide. Sa rencontre avec Oscar Wilde le trouble. Et déjà il publie Les Cahiers d’André Walter. Il veut épouser sa cousine Madeleine. Entre dans sa période ascétique et puis s’ouvre à la beauté du monde, désireux soudain de vivre. Henry James juge sa joie indécente. C’est le temps des voyages, des découvertes, des explorations intimes de l’âme. Gœthe et l’Allemagne.
Si le grain ne meurt est écrit au retour de plusieurs mois de pérégrinations en Afrique du nord avec un jeune peintre. C’est la période de son affranchissement sexuel, sa découverte des plaisirs au masculin. Et l’œuvre qui se bâtit pas à pas au gré de ses errances. Après quoi il se pose et donne La symphonie Pastorale, puis Paludes. Plus tard, on le confondra avec le personnage du roman L’immoraliste. Un grand écrivain, souvent, c’est mal entendu. Il finira par se marier avec sa cousine. Arrêtera d’écrire. Puis remettra l’ouvrage sur le métier, enchaînant essais, pièces, recueils critiques.
Jusqu’à sa mort il aura écrit, guidé les consciences, plu à la jeunesse. Puis déplu. Ravi. Puis dérouté. Que faut-il retenir d’un tel monument quasi momifié de son vivant ? Qu’il a créé la NRF ? Qu’il est l’auteur de la plus belle bourde littéraire en refusant le manuscrit de Du côté de chez Swann ? Qu’il a socratiquement défendu l’homosexualité et la pédérastie dans Corydon ? A signé la lettre de Zola en soutien à Dreyfus ? Alors quoi, ses charges contre l’idéal colonial ? Ses mises au point, non moins courageuses pour l’époque, sur le régime communiste décrypté avec lucidité après un voyage en URSS ?
André Gide né le 22 novembre 1869 et mort le 19 février 1951 a écrit entre autres Les nourritures terrestres et Les faux-monnayeurs. Voilà qui devrait suffire.
Les faux-monnayeurs publié en 1925 dans la Nouvelle Revue Française constitue le premier roman de Gide. Ainsi présente-t-il les choses dans sa dédicace adressée à Roger Martin du Gard. Avant, il n’aurait, d’après lui, publié que des récits et un bon paquet de soties. Dès lors, dans quelle catégorie ranger Paludes (1895) Les nourritures terrestres (1887), L’Immoraliste (1902), La porte étroite (1909), Les caves du Vatican (1914) : récits ou soties ? De grands textes.
Et d’autres, non moins importants, qui vont venir dont Voyage au Congo (1927), Les nouvelles nourritures (1935), Retour de l’URSS (1936). Une œuvre en regard de laquelle Gide recevra le Nobel. En 1947. À cette époque, il se tient à l’écart de la vie littéraire. Quand paraît Les faux-monnayeurs, il en est l’épicentre.
Les faux-monnayeurs, roman d’apprentissage ? Anti-roman ? L’exemple type, en tout cas, d’une œuvre dense et foisonnante qui s’affranchit de l’habituelle et très classique construction linéaire. De fait, le roman est impossible à résumer. L’énumération des personnages et les relations qu’ils y tissent dans le temps et l’histoire suffiraient à donner le tournis. Logique quand on sait que le roman est bâti sur une mise en abîme. L’œuvre s’écrit dans l’œuvre, mise en perspective par les divers points de vue de ceux qui le peuplent.
Ce roman, un des personnages, un écrivain justement, est en train de l’écrire. Et il n’y parvient pas. Plusieurs histoires s’entremêlent. Au départ, une intrigue centrale relatant les relations entre un auteur célèbre, dandy à la mode, et deux jeunes garçons. L’un des jeunes gens se laissera séduire par le charme pernicieux de l’homme de lettres. « La cruauté, c’est le premier des attributs de Dieu. » Dieu, en l’occurrence, c’est bien l’auteur qui peine à venir à bout de son projet : s’éloigner du réel pour aboutir non pas à une œuvre narrative de plus, mais bien à de l’art pur.
Gide laisse entrevoir ses propres difficultés ; démontre surtout les limites du roman traditionnel au moment de rendre le réel plus vrai que nature. Il enfreint les sacro-saintes règles narratives en vigueur et, à force de multiplier les points de vue et les intrigues secondaires, jette les bases du nouveau roman. Il donne un roman qui parle du roman. Un roman boulimique qui se nourrit de plusieurs genres littéraires à la fois.
Lettres, journal intime, dialogues classiques, flux de pensées : qui parle ? À qui ? Qui raconte ? Tous et personne. Peu à peu, minutie de l’écrivain oblige, tout s’éclaire. Les trois personnages du début ont donné naissance à un monde, ses coteries, ses peurs, ses désirs, et c’est toute une époque qui s’éveille, un tas de jeunes êtres en formation aux prises avec les désirs troubles de l’adolescence. Les duperies des uns et des autres. La peur d’assumer son moi véritable. À partir de l’intrigue principale, Gide parvient à en faire jaillir de nombreuses. Les faux-monnayeurs, épopée romanesque.
Chaque chapitre constitue un carrefour, une croisée des destins. Et le tout, orchestré de main de maestro, vous emporte comme une symphonie. Une symphonie fascinante où le mensonge, le faux et les jugements préconçus, ces préjugés qui sont « les pilotis de la civilisation », demeurent la seule fausse monnaie ayant court et contre laquelle il convient de lutter.